Webzine 2016 // 3ᵉ édition

 Florilège : à la rencontre des auteurs qui « plantent des fleurs »

L’académie de Montpellier présente la nouvelle édition du Florilège à l’occasion de la Comédie du livre. Si ce projet se matérialise par la publication d’un livre, le but est surtout de permettre à la jeunesse de s’exprimer et de s’engager à travers l’écriture.

Qu’est-ce qui pousse de jeunes auteurs à publier des textes dans le Florilège ? Le Webzine est allé à la rencontre de quelques écrivains en herbe : Désiré Kacouchia-Blé, un jeune étudiant de vingt ans qui écrit depuis plusieurs années déjà ; Lola Bayole et Romy Calas, en 3e au collège Marcel-Pagnol de Sérignan, ainsi qu’Estelle Maderou et Rosie Fodaup, en 3e au collège de Bouillargues. L’objectif : comprendre leurs motivations et ce que le Florilège représente pour eux.

Une participation au Florilège parfois inattendue

Salle de conférenceLes raisons de participer au projet diffèrent beaucoup, selon les élèves. Lola et Romy expliquent ainsi que ce ne sont pas elles qui ont pris la décision ! « Ce sont nos profs, on n’a pas trop eu le choix », sourient-elles. Mais elles assurent tout de même être « très contentes » de participer au projet. De leur côté, Estelle et Rosie trouvent que l’idée d’écrire est « cool », et elles apprécient également l’opportunité de rencontrer l’auteur qui parraine l’édition. « On aime beaucoup écrire des histoires. C’est donc un plaisir de partager avec des gens plus professionnels ! »

Désiré a été convaincu par les valeurs du projet. « Ce qui est important, c’est la foi qu’on place dans la jeunesse », affirme-t-il. Il aime pouvoir montrer la capacité des jeunes à « produire des choses, et de belles choses. C’est une manière d’aller contre les préjugés, de valoriser les talents et l’énergie créatrice de la jeunesse. Trop souvent, on entend que les jeunes ne font rien et sont paresseux, qu’ils n’ont pas de valeurs… », ajoute-t-il avec conviction.

Le rôle des professeurs de français

Si Désiré a pris connaissance du projet en 2012 par l’intermédiaire d’une amie qui écrivait déjà dans le Florilège, ce sont surtout les professeurs de français qui semblent jouer un grand rôle dans ce projet. C’est grâce à eux que Romy, Lola, Estelle et Rosie, sont entrées dans l’aventure.

Les nouvelles d’Estelle et Rosie ont été sélectionnées avec onze autres textes parmi deux classes de 3e. Lola et Romy ont participé à un atelier d’écriture, suite à l’annulation d’un voyage après les attentats. « Notre professeur a envoyé tous les textes de la classe au rectorat, et nous voilà invitées », s’enthousiasme Romy !

Des textes vraiment personnels

Deux jeunes fillesDésiré écrivait « déjà bien avant le Florilège, dès l’âge de 9 ans ». Ses textes n’ont donc pas été produits spécialement pour l’occasion. « C’est par passion que j’écris et que j’envoie mes textes. C’est un bon moyen de savoir ce qu’ils valent. » Et sa prose a retenu l’attention de Frédéric Miquel (fondateur du projet), ce qui lui a ouvert les portes du Florilège ! Lola et Romy confient une expérience différente. « Notre professeur nous a dit : “Soit vous écrivez, soit on fait cours.” C’est pour cela que chaque membre de la classe a écrit un poème. » L’enseignant n’a corrigé que les fautes, et adressé tous les textes de la classe. Estelle et Rosie ont pour leur part choisi d’écrire sur deux thèmes, « lumière » et « discrimination ». « On ne se sentait pas contraint, car ce sont des thèmes assez vagues. Le projet a duré sept semaines, ce qui permet de bien réfléchir à son texte. »

L’importance de la publication

Lola et Romy ressentent « une grande fierté d’être publiées », mais aussi une certaine compensation pour leur voyage annulé ! Pour Estelle et Rosie, c’est « un grand plaisir et un privilège d’apparaitre dans le recueil, car on ne s’y attendait pas ! » Quant à Désiré ? Il juge cela également « très valorisant. Et je ressens une double fierté, car je suis nominé pour le prix du Florilège ! »

Léna Civade, Clara Grouzis, Alice Wintergerst, Séléna Zennaf et Léo Baulo-Regior

« La littérature ne peut que parler de l’homme »

Samedi 28 mai, le Webzine a rencontré Andréa Bajani, écrivain italien contemporain, qui a remporté le Premio Bagutta en 2011 avec son roman Toutes les familles. Après sa conférence, il a eu la gentillesse de nous accorder quelques minutes afin d’évoquer sa vie d’écrivain.

— Andréa Bajani, honnêtement, avant la Comédie du livre, nous ne nous étions jamais réellement intéressées à la littérature italienne moderne. Qu’en pensez-vous ?
— Je pense que c’est dommage. Ce n’est pas une littérature d’un pays très petit ! L’Italie a une histoire littéraire très longue. Donc, je vous le demande à vous, pourquoi ? Comment est-il possible que vous ne vous intéressiez pas à la littérature italienne, qui est pourtant très proche de vous, et très importante pour l’Histoire de France ? Aujourd’hui, nous sommes dans une étrange contradiction, un paradoxe bizarre : on parle souvent d’enlever les frontières, que tout le monde peut voyager. Mais dans cette Europe « unie », les personnes ne s’intéressent pas vraiment aux autres. La littérature, normalement, c’est aller au-delà des frontières.Salle de conférence avec André Bajani sur scène

— Vous avez remporté de nombreux prix, dont le Premio Bagutta en 2011 pour Toutes les familles. Est-ce que les prix apportent quelque chose ?
— Oui, de l’argent ! Dans notre métier, on ne gagne pas beaucoup d’argent. Les prix sont aussi une façon de dire : « lisez ça » ! Les personnes attribuant le prix ont la responsabilité de dire « celui-là, c’est un livre important ! » Après, l’essentiel, c’est le choix des lecteurs.

— Vous abordez des sujets très variés, comment choisissez-vous le thème d’un roman ?
— C’est le thème qui me choisit ! Il arrive, il parle et s’il est intéressant, je commence à écrire !

— Vos romans sont souvent portés sur l’humain, est-ce cela, votre source d’inspiration ?
— Oui, la littérature ne peut que parler de l’homme. Mais ce qui m’intéresse surtout, c’est la vie en société, une possibilité de mieux vivre.

— Comment construisez-vous vos romans ?
— C’est toujours un cauchemar ! Je le découvre jour après jour, mais je connais déjà « l’humeur » du livre, qui est pour moi la chose la plus importante. Quand j’ouvre l’ordinateur, je ne sais jamais ce qu’il va se passer. Il y a beaucoup de livres que j’ai commencé à écrire… mais arrivé à la moitié j’ai abandonné parce que ça ne marche pas. Un matin, je me réveille, et le roman n’est plus là. On fait les funérailles ! Une des choses les plus importantes est de trouver une direction. S’il y a une bonne direction, on peut aller partout !

— Vos personnages sont-ils fictifs ou inconsciemment inspirés de vos rencontres ?
— C’est toujours un mélange. Les personnes que je rencontre, les choses qui se passent dans ma vie vont se mélanger avec mes pensées. Mes personnages sont réels, car ils font partie de moi.

— Il n’y a pas si longtemps, vous faisiez des jobs précaires : est-ce difficile de vivre du métier d’écrivain ?
— Oui, oui, c’est difficile ! Pas seulement pour l’argent. C’est aussi un choix de vie que de vivre avec ses obsessions. On décide de faire un royaume de sa propre tête, et quelques fois c’est compliqué. Mais c’est aussi la chose la plus belle au monde pour moi. Je ne changerai pas ma vie !

— Conseilleriez-vous à des jeunes de devenir écrivain ?
— Non ! Disons que c’est contradictoire, mais on ne peut pas conseiller à quelqu’un de devenir écrivain. Comme un artiste, il doit avoir ça dans le sang. Et si tu n’as pas envie d’écrire, il vaut mieux pour toi et pour les autres ne pas écrire !

— Quelle est, selon vous, la clé pour un jeune qui souhaite devenir écrivain ?
— C’est de commencer ! D’essayer d’écrire des mots, de voir si les mots lui ressemblent. Et surtout, de lire beaucoup et essayer de voir et de comprendre où et quand les mots des autres lui apportent quelque chose. Si tu découvres l’intensité des mots des autres, alors peut-être que tu peux la reconnaitre dans tes propres mots.

Andréa Bajani (né le 16 aout 1975) est un écrivain italien contemporain. Il vit désormais à Turin. Il publie son premier roman Morto un papa en 2002. Il remporte le Premio Bagutta en 2011, le Premio Mondello et Premio Brancati en 2008, ainsi que le Premio Lo Straniero.

Propos recueillis par Valentine Dupont et Alexandra Buchner

Un petit éditeur qui monte qui monte…

Quelle est la vie des éditeurs ? Pour répondre à cette question, le Webzine a rencontré deux jeunes éditeurs, qui portent depuis trois ans les éditions Chabots du Lez, à Montpellier. Entre Passion du livre, déboires économiques et combattivité sans faille, le monde de l’édition semble un environnement sans pitié…

Un espace bien modeste, comparé aux stands gigantesques des maisons d’édition plus importantes. La première chose qui frappe lorsqu’on découvre l’emplacement réservé aux éditions « Chabot du Lez », c’est sa taille, et son emplacement, très éloigné de l’entrée de ce fleuve de la culture.

Une impression de réclusion instantanément effacée par la mine joviale de Sébastien Höebrechts et Nicolas Bonzom, les deux compagnons tenant le stand. L’un est mince, bien fait de sa personne, le regard vif et amusé. L’autre porte un costume léger et une barbe noire. Un duo qui semble très complémentaire pour maintenir envers et contre tout le projet qu’ils portent depuis maintenant trois ans : une maison d’édition dédiée à la ville pour laquelle ils ont eu un coup de foudre : Montpellier.
Ce projet ne s’annonçait pourtant pas sous les meilleurs auspices : Sébastien et Nicolas, tous deux journalistes de profession, n’avaient pour seul soutien économique que leurs propres deniers ! Ils ont dû investir 4000 € de leur poche. Un processus « d’autofinancement » qui n’est pas commun dans le milieu des maisons d’édition : « Les plus grosses maisons d’édition ont très souvent bénéficié d’une aide économique importante provenant de personnes riches, souvent passionnées de littérature ».

Mais vaille que vaille, le projet a pris forme et des manuscrits leur sont parvenus de plusieurs auteurs. « Nous lisons tous les manuscrits », tient à préciser Sébastien. Leurs préférés seront édités pour un prix de 8000 euros, pour un petit livre tiré à 2000 exemplaires ! « Nous n’avons pas encore touché un centime, indique Nicolas. Nous utilisons tout le bénéfice d’édition d’un livre pour pouvoir en éditer un nouveau. Nous dépendons entièrement du succès du livre édité ! »
Cette forme de précarité se traduit même dans le transport des livres, effectué couramment en charriot !

L’aspect financier induit par l’édition des livres soulève une interrogation : qu’en est-il du numérique ? Ne serait-il pas plus judicieux de faire la transition afin d’amoindrir les couts de production étouffants d’un livre ? À l’annonce de cette question, l’avis des deux associés diverge : Sébastien défend le fait qu’il est « temps pour le livre de commencer un nouveau chapitre de son histoire », tandis que Nicolas n’est pas convaincu : « Le numérique, je n’y crois absolument pas. Selon moi, les gens qui veulent lire des livres ont besoin du support papier entre leurs mains. » Cet avis n’est cependant pas arrêté : « On pourrait, sur certains produits ponctuels, comme les livres photo par exemple, proposer du contenu disponible sur Internet ».

Mais il n’y a pas que les inconvénients dus à l’édition. Il faut ensuite distribuer le livre ! Pour cela, les éditeurs se tournent vers des librairies : elles leur permettent d’obtenir des points de vente, moyennant un pourcentage sur chaque achat, oscillant entre 30 et 35 % pour des librairies tels que Gilbert Joseph, Sauramps, Le Grain des mots, et allant jusqu’à un pourcentage de 40 % pour la Fnac. Les deux éditeurs doivent également contrôler « sur le terrain » l’emplacement de leur livre, sa visibilité pour le public…

Que pensent-ils de La Comédie du livre ? C’est clairement « l’évènement le plus important de l’année ». Ce rendez-vous « incontournable » leur a permis d’obtenir une visibilité (quoique cette dernière soit relative…), mais également et surtout de pouvoir rencontrer leurs lecteurs, recevoir les remarques, compliments et reproches directement.

Un petit éditeur qui monte qui monte…

24 heures avec Roberto Scarpinato

L’équipe du Webzine a eu l’opportunité d’accompagner Roberto Scarpinato, le grand juge italien antimafia, pendant la Comédie du livre. Retour sur une belle expérience.

Roberto Scarpinato, le dernier grand juge antimafia italien, était invité à la Comédie du livre pour présenter ses livres. Nous avons eu l’occasion de le suivre pendant deux jours, vendredi 27 et samedi 28 mai. Au programme : rencontre avec des étudiants, dédicaces, interview privée et conférence.

Vendredi 27 mai, 14 h 15, Maison des relations internationales
Roberto Scarpinato sous les arbresRendez-vous dans le jardin de l’Hôtel Sully. Ambiance bucolique : un petit coin a été aménagé à l’ombre des figuiers. Il fait chaud, les oiseaux chantent… Nous attendons Roberto Scarpinato, qui doit rencontrer 12 étudiants en sciences politiques dans quelques minutes.

Soudain, on aperçoit le juge, appuyé contre un arbre, le regard lointain. Roberto Scarpinato est impressionnant dans son costume sombre qui contraste avec ses longs cheveux blancs. L’homme a une prestance frappante.

À quelques mètres, le groupe d’étudiants l’observe, intimidé. Le juge prend place aux côtés de son éditrice Anna Rizzello et d’une traductrice. Tout le monde s’installe. Sollicité par les étudiants, il confie avoir eu « deux vies » : la première, une vie de famille normale, avec des amis, des voyages et des sorties. « Je jouais même de la guitare dans un groupe, les Survivants », glisse-t-il en souriant. Mais depuis 1989 (ses débuts en tant que juge antimafia), sa vie « a basculé. Elle est maintenant blindée, sous protection judiciaire, protégée par une escorte du matin au soir. Je ne peux pas fréquenter qui je veux, je suis devenu une sorte de moine. »

En ayant pris conscience du fonctionnement de ce qu’il appelle la « machine du pouvoir et des humains », il nous raconte avoir alors perdu son « innocence culturelle ». Il dénonce une société italienne corrompue, qui tend à rassembler les pouvoirs de façon pyramidale, notamment en réduisant l’indépendance de la magistrature. Il explique que c’est cette indépendance qui a permis de résoudre de nombreuses affaires, et que c’est l’un des éléments clés de l’efficacité de la lutte antimafia en Italie. Raison pour laquelle il incite le peuple à se manifester pour défendre cette autonomie. Roberto Scarpinato décrit également une société « schizophrène », où le pouvoir « demande de faire des procès aux mafieux, tout en encourageant le développement des mafias, puisqu’elles participent à l’économie du pays. » Et en effet, les capitaux de la mafia sont rentrés dans l’économie « légale » : depuis 2014, l’Union européenne prend en compte l’argent provenant de la prostitution et du trafic de drogues dans le calcul du PIB ! « On a décidé que la mafia contribue à l’économie ! », s’insurge Roberto Scarpinato.

Ses réponses sont illustrées par ses mains, qui dessinent de lents mouvements. Lorsqu’elles n’accompagnent pas son discours, elles caressent le pied de son verre d’eau. Entre deux réponses, Roberto Scarpinato prend seulement quelques brèves gorgées, les lèvres serrées, avant de reprendre.

Il aborde ensuite l’affaire aberrante du géant bancaire américain Wachovia, ayant blanchi environ 380 milliards de dollars pour le compte de narcotrafiquants mexicains. « Les États-Unis ne voulaient pas inculper la banque, ce qui aurait perturbé le cours de l’économie. À la place, une sanction économique a été donnée, qui représentait seulement 2 % du profit annuel de cette banque. De plus, aucun des banquiers n’a dû payer : ils en sont ressortis encore plus riches, la magistrature étant impuissante à leur égard ». Cet exemple révèle le rôle important des secteurs bancaires légaux dans les affaires de blanchiment d’argent, une des faces cachées du pouvoir que Roberto Scarpinato cherche à dénoncer. Il nous pousse à « déchirer le masque du pouvoir », à d’abord tenter de comprendre comment fonctionne la réalité afin de pouvoir la changer.

15 h 45
Anna Rizzello annonce qu’il est l’heure pour le juge de se diriger vers son stand afin de réaliser sa séance de dédicaces. C’est la fin de cette première rencontre, nous sommes tous un peu sonnés par cette passionnante discussion. Le discours de Roberto Scarpinato était très intéressant, incontestablement enrichissant. Nous en sortons avec un esprit critique stimulé et une réelle envie de nous intéresser davantage aux dessous d’un pouvoir dont on sous-estime la complexité.

L’homme s’approche pour serrer la main de tout le monde, avant de se diriger, toujours accompagné de son éditrice, vers son stand… Nous lui emboitons le pas.

16 h, stand à la Comédie du livre
Roberto Scarpinato est d’abord pris en photo pour le site de la Comédie du livre : il pose, fidèle à lui-même, le regard fixe, perçant. Commence alors sa séance de dédicaces. Quelques fidèles se pressent le sourire aux lèvres. Notre équipe en profitera pour faire signer nos livres. Roberto Scarpinato signe d’une écriture fluide et distinguée, nous demandant d’écrire nos prénoms sur un magazine au préalable afin de pouvoir les recopier correctement. Après quelques minutes, Anna Rizzello nous annonce que l’on va se déplacer afin que notre équipe puisse l’interviewer.

16 h 30
On se dirige dans un petit coin à l’écart des regards, dans le parc de l’Esplanade, sans aucun garde du corps. Anna Rizzello sera notre traductrice le temps de l’interview. Lorsqu’on demande à Roberto Scarpinato, l’un des hommes les plus menacés d’Italie, pourquoi être retourné en Sicile malgré le risque de sacrifier sa vie pour son métier, il nous répond que son métier est dédié à ceux qui ont d’abord sacrifié leur vie avant lui, pour lui et pour l’amélioration de la société italienne. Il ne fait que « continuer le travail que d’autres ont commencé ». Et ce métier a toujours été pour lui une sorte de vocation ; en effet, il confie en riant n’avoir « jamais voulu d’une vie calme » et qu’il a toujours désiré une vie « pleine d’émotions ». Son père étant un magistrat antimafia, il a vu pendant son enfance beaucoup de proches de son père se faire tuer : il a donc décidé de « donner un sens à leur mort ». Cependant, l’homme qui s’ouvrait peu à peu à nous, reprend un visage froid lorsque nous lui demandons quels sentiments il éprouve à l’égard des mafieux. Il explique : « J’ai toujours décidé de ne pas avoir de sentiments dans mon travail, quand on doit décider de la vie des autres il faut être très froid, très rationnel. On doit être comme un chirurgien, ma main doit être ferme. Et donc je dois laisser de côté les émotions et les sentiments. » Enfin, il nous explique que s’emparer de la démocratie est « un travail qui dure toute une vie, qu’il faut le faire pour soi-même et pour les autres. Personne n’offre la démocratie en cadeau, on doit se battre becs et ongles pour l’obtenir ».
Notre impression sur cet homme passionnant est confirmée à l’issue de cette interview. La rencontre se conclut par une photo de groupe. Poignées de mains et remerciements, fin d’une belle expérience.

Samedi 28 mai, 13 h 30, auditorium de la Panacée
Une file d’attente folle traverse la Panacée. Tout le monde est réuni pour assister à la conférence « Pouvoir et criminalité, que peut la démocratie ? » de Roberto Scarpinato et Edwy Plenel (fondateur de Médiapart et par ailleurs auteur de la préface du livre de Roberto Scarpinato Le retour du prince). Les gens se collent afin de faire avancer la queue, d’autres tentent de passer devant les autres afin d’obtenir une bonne place dans l’auditorium. Mais les portes restent fermées jusqu’à 13 h 45.

« Il est là ! » Roberto Scarpinato vient de passer à côté de la queue, qui se fait soudain silencieuse, laissant quelques chuchotements s’échapper. Peu après, c’est au tour d’Ewdy Plenel d’arriver, sous les regards admiratifs de l’assistance qui commence à s’impatienter. Un petit groupe crie en cœur « Ouvrez les portes ! Ouvrez les portes ! »

13 h 45
Ouverture des portes. Le public s’installe dans l’amphithéâtre. En contrebas, Roberto Scarpinato, une traductrice, Edwy Plenel et Julie Malaure (journaliste au Point qui animera la discussion) sont en place. La conférence semble prête à commencer, lorsque soudain des huées se font entendre. Une partie de la file d’attente, restée à l’extérieur, proteste. Ils se font fait refuser l’entrée, la capacité de l’auditorium ne permettant pas d’accueillir tout le monde. Finalement, ils forcent l’entrée, chantant en italien, et finissent par s’assoir dans les escaliers. Après quelques contestations du public déjà installé, la conférence peut enfin débuter. Roberto Scarpinato répètera inlassablement les mêmes paroles, véhiculant encore et toujours les mêmes messages. Edwy Plenel apportera son soutien et une comparaison du modèle italien et français, permettant d’avoir une vision encore plus globale sur le lien ambigu entre pouvoir, criminalité et démocratie, une interrogation au centre de notre société actuelle.

Et c’est ainsi que s’achèvent nos 24 heures avec Roberto Scarpinato. Encore merci à lui pour le temps qu’il nous a accordé, ainsi qu’à son éditrice Anna Rizzello.

Reportage de Valentine Dupont et Alexandra Buchner

« La seule chose qui me motive vraiment est mon amour-propre ! »

Le webzine a rencontré Giorgio Vasta, auteur italien de quarante ans venu présenter son livre Dépaysement. L’occasion d’évoquer sa vie d’écrivain, sa relation à l’écriture, et ses prochains projets !

— Giorgio Vasta, êtes-vous fou ?
— Je ne pense pas l’être et j’espère ne pas l’être.

— Alors qu’est-ce qui vous a poussé à écrire des livres ?
— J’ai étudié des spécialités diverses et variées, qui m’ont toutes déplu. J’ai finalement choisi la spécialité « techniques de la narration ». J’ai hésité à me lancer dans l’écriture lorsqu’on m’a proposé un contrat avec une maison d’édition, mais si je m’étais permis d’écrire à ce moment-là, je me serais considéré comme un imposteur ! J’ai finalement accepté quelque temps plus tard. Mais j’ai passé dix ans à étudier les manuscrits des autres avant de commencer mon propre manuscrit. Puis je suis allé à Helsinki en Finlande pour écrire en me coupant du monde.

— Qu’est-ce qui vous a motivé ?
— La seule chose qui me motive vraiment est mon amour-propre !

— Avez-vous aimé écrire ce livre ? Quarante ans, n’est-ce pas un peu tard pour écrire ?
— Au début, je n’étais pas intéressé par le projet, mais le contexte de l’époque m’intéressait1. C’était le contexte de mon enfance. L’histoire en elle-même n’est pas si importante. Elle est simplement l’instrument pour atteindre mon but. Je me suis intéressé aux brigades rouges et à leurs manuscrits des brigades rouges. Je pouvais percevoir la folie dans leurs textes…

— Votre livre s’est-il bien vendu en France ?
— Sur environ 15 000 livres vendus, 10 000 se sont vendus en Italie et environ 3 000 exemplaires en France. J’ai reçu dans votre pays de très bonnes critiques, notamment de l’auteure Maylis de Kerangal, dont j’apprécie beaucoup les œuvres.

— Êtes-vous étonné d’avoir été invité ici ?
— Oui, cela m’a surpris, car même si mes livres de 2010 et de 2012 étaient déjà suffisamment connus en France, je n’avais pas encore été invité dans ce genre d’évènements. Ce qui a peut-être aidé, c’est ma participation récente à la réalisation d’un film.

— Avez-vous envie d’en écrire d’autres livres ? Êtes-vous en train d’en écrire un autre ?
— Je suis en train d’en écrire un qui s’appellera Absolutely nothing, et sortira en septembre.

— Pouvez-vous nous en parler un peu ?
— J’en ai eu l’idée durant un voyage aux États-Unis, de la Californie jusqu’en Louisiane. Ce voyage littéraire a commencé à partir d’un panneau. Le panneau Absolutely nothing during the next 22 miles (« absolument rien durant les 22 prochains miles ») ! Je me suis demandé comment il pouvait se faire qu’il n’y ait rien durant les 22 prochains miles… Il y a forcément quelque chose ! Et j’ai une autre idée de livre, dont le titre sera en latin.

« J’ai toujours voulu une vie pleine d’émotions ! »

Roberto Scarpinato est le grand juge antimafia italien. Présent à la Comédie du livre, il a été accompagné pendant deux jours par une équipe du Webzine. L’occasion de lui poser quelques questions…

— Roberto Scarpinato, pourquoi êtes-vous retourné vivre en Sicile, malgré les risques de sacrifier sa vie pour son métier ?
— Parce que je dédie mon travail aux personnes qui ont sacrifié leurs vies avant moi, pour essayer d’améliorer la société italienne. Il s’agit de continuer ce que d’autres ont entamé. Pour éviter que la mort enlève du sens à ce qui doit avoir un sens.

— N’avez-vous jamais eu envie d’une vie calme, normale, sans protection policière ?
— Même quand j’étais jeune, je n’en voulais pas, car j’ai toujours voulu une vie pleine d’émotions !

— Avez-vous déjà eu peur ?
— Je n’ai pas eu peur pour moi, mais à certains moments, j’ai risqué de perdre des personnes qui me sont chères. Comme par exemple mon fils.

— Est-ce que votre vision de la vie a évolué après avoir côtoyé l’horreur ?
— J’ai compris beaucoup plus de choses sur la vie, sur moi-même, et sur les êtres humains. J’ai compris comment le pouvoir fonctionne, de quoi sont capables les êtres humains. Peut-être qu’avec une vie normale, je n’aurais pas compris tout ça…

Roberto Scarpinato— Vous invitez souvent les gens à « s’approprier la démocratie ». Mais on a l’impression que nos efforts sont vains… Qu’en pensez-vous ?
— Personne n’offre la démocratie en cadeau. On doit se l’arracher bec et ongles. C’est le travail de toute une vie, pour soi-même, et pour les autres.

— Après tant d’années à côtoyer le milieu du crime, quels sentiments éprouvez-vous à l’égard des mafieux ?
— J’ai toujours choisi de ne pas avoir de sentiments dans mon travail. Quand on doit décider de la vie des autres, il faut être froid, rationnel. Comme pour un chirurgien, ma main doit être ferme. Je dois laisser de côté les émotions et les sentiments.

— Au final, être juge en Italie ne semble pas seulement être un métier, mais un mode de vie.
— C’est tout à fait ça !

— Avez-vous encore la foi après avoir côtoyé la part sombre de notre monde ?
— J’ai tout de même rencontré des gens merveilleux qui ont donné beaucoup de leur énergie, de leur vie. Qui m’ont fait comprendre que les êtres humains ont tout de même des ressources incroyables.

Propos recueillis par Valentine Dupont et Alexandra Buchner…

Les croissants de Nathalie Azoulai

Samedi 28 mai, 9 h 30, se tient un petit déjeuner littéraire autour d’appétissants croissants et du dernier livre de Nathalie Azoulai, Titus n’aimait pas Bérénice. Autour de la table, une vingtaine de spectateurs boivent ses paroles, en dévorant les croissants des yeux.

Entretien devant des croissants« Prenez un croissant ! Personne n’ose y toucher… » Samedi 28 mai, les croissants n’ont pas de succès auprès du public. La Comédie du livre organise un petit déjeuner littéraire où Nathalie Azoulai présente son dernier livre, Titus n’aimait pas Bérénice, pour lequel elle a obtenu le prix Médicis. Les convives, une vingtaine de personnes d’âge mûr, se tiennent autour d’une table pleine de viennoiseries, une ambiance qui se veut décontractée et conviviale. Mais à 9 h 30, tout le monde n’a peut-être pas faim, ou n’est peut-être pas bien réveillé au jardin de l’office de tourisme !

La journaliste Valérie Hernandez préside la table, aux côtés de l’écrivaine. Elle tente d’animer la rencontre avec dynamisme (et de pousser le public à se nourrir…), mais cela tourne rapidement en interview classique. L’audience découvre les sources d’inspiration de l’auteur, les recherches et les raisons qui ont mené à l’écriture de son livre. Dans son œuvre, Nathalie Azoulai s’approprie Racine, personnage clé, imaginant certaines parties de sa vie, comme son enfance de « petit garçon ». Elle suscite même quelques sourires de la part du public en évoquant l’amour et ses contradictions. Les auditeurs paraissent tellement conquis que, pour quelques instants, ils en oublient les croissants.
Mais cela ne dure pas. Très vite, on sent l’intérêt du public basculer : ils recommencent à leur lancer des regards envieux. En effet, l’interview s’adresse peut-être plus à un public averti… et mieux réveillé ! Il aurait peut-être été plus intéressant que la conférence aborde un peu plus le métier d’écrivain.

Table ronde autour de croissantsEn tout cas, Nathalie Azoulai parait conquise par le concept de petit déjeuner littéraire. Elle nous confiera après l’échange aimer « le côté intime que cela apporte avec les lecteurs. Les auditeurs sont plus à même de poser des questions. » Mais le public, trop concentré sur les croissants, n’ose prendre le micro et les avis se font attendre. Ce qui rend la conférence un peu moins vivante.

C’est seulement à la fin du dialogue que les spectateurs se réveillent. Coup de théâtre ! Ils abandonnent définitivement l’idée de gouter aux croissants et se dirigent vers l’auteur pour lui demander avec empressements des dédicaces et des selfies.     

Les croissants se croient sauvés d’affaire. Mais ils ignorent qu’un autre petit déjeuner les attend déjà ! Quelle tragédie pour les croissants de Nathalie ! Racine aurait adoré…

Léna Civade, Clara Grouzis, Alice Wintergerst, Séléna Zennaf et Léo Baulo-Regior

« Mes romans sont des minimachines à remonter le temps »

Le webzine a rencontré Christine Feret-Fleury, éditrice et auteur de la série à succès Les Intrigantes. L’auteur nous confie sa passion pour l’histoire, et l’importance de sa transmission.

— En tant qu’écrivaine de romans historiques, accepteriez-vous de devenir notre professeure d’histoire ?
— (Rires.) C’est vrai que je suis vraiment passionnée par l’histoire et les évènements passés, mais je suis avant tout écrivain !

— Pourquoi avoir choisi un cadre historique pour la plupart de vos romans ?
— J’avais du mal à avaler les leçons d’histoire qu’on nous enseignait à l’école. Un jour, je me suis intéressée aux récits historiques dans les romans. Pour moi, c’est une porte d’entrée pour apprendre. En lisant, on s’attache aux personnages de la fiction et on retient plus facilement.

Christine Feret-Fleury derrière un stand avec ses livres— Mis à part le fait d’apprendre au lecteur l’histoire plus facilement, que voulez-vous transmettre en écrivant ?
— Pour moi, écrire c’est d’abord partager. C’est aussi emmener le lecteur dans un voyage dans mon univers. Mes romans sont comme des minimachines à remonter le temps.

— J’ai lu votre série Les Intrigantes, qui se déroule à Versailles au XVIIIe siècle. Comment faites-vous pour insérer autant de détails si réalistes ?
— Ce que les lecteurs ne savent pas, c’est qu’écrire un roman historique demande vraiment énormément de recherches et de documentation. Mais, pour bien détailler et rendre le récit plus vivant, il ne suffit pas de se renseigner sur des dates ou des personnages connus… Il faut beaucoup en apprendre sur les tout petits détails de la vie courante, le mode de vie. Mais à côté de la recherche documentaire, il y a aussi une part d’imagination !

— Mais pourquoi avoir écrit sur cette période en particulier ?
— En fait, j’ai écrit sur différentes périodes de l’histoire, et même rédigé sur des évènements importants qui ont eu lieu, comme Pompéi ou le Titanic… La série Les Intrigantes est une sorte de « mission littéraire » qu’on m’a confiée. J’avais une amie éditrice qui était à la recherche d’un écrivain pour réaliser son rêve : créer une sorte de Gossip Girl à Versailles. Elle m’a confié cette mission que j’ai prise vraiment à cœur. Pour moi, c’est un hommage à cette femme, aujourd’hui disparue, à qui je tenais beaucoup.

— Vous étiez éditrice. Où en est cette autre carrière ?
— J’ai toujours écrit, même pendant que j’exerçais mon métier d’éditrice. À un moment, j’ai eu envie de me consacrer pleinement à l’écriture et d’être moi-même éditée. Depuis peu, j’exerce les deux métiers en parallèle.

— Vous rédigez pour deux publics différents, enfants et adultes. Est-ce que cela change quelque chose dans l’écriture ?
— Je trouve qu’il n’y a pas de grande différence entre écrire pour les adultes ou les enfants. J’y mets toujours la même intensité, la même passion. Mais j’aime vraiment écrire pour la jeunesse. Quand j’écris pour la jeunesse, c’est comme si je m’adressais à moi-même, petite.
J’ai aussi deux enfants qui ont longtemps été une grande source d’inspiration et mes premiers lecteurs. J’ai partagé énormément de choses avec eux, et j’ai notamment écrit une trilogie de romans fantastiques avec ma fille : Atlantis. Nous avons « plongé » ensemble !

Propos recueillis par Léna Civade, Clara Grouzis, Alice Wintergerst, Séléna Zennaf et Léo Baulo-Regior.