Webzine 2019 // 5ᵉ édition

Des équipes d’élèves couvrent la Comédie du livre comme de vrais journalistes. Voici leur production pour l’édition 2019.

Édito : 5 ans déjà

Bienvenue dans la cinquième édition du Webzine. Après une pause en 2018, le projet reprend en 2019, grâce à la bonne volonté de l’académie, et l’engagement sans relâche de quelques enseignants. Le principe n’a pas changé : des élèves, tous volontaires, se mobilisent pendant trois jours à haute intensité. Par petits groupes, ils arpentent le salon, en quête d’idées. Leur mission : dégoter les contacts, faire preuve d’intuition, de curiosité, de pugnacité parfois… Pour apporter un œil neuf, sans cesse renouvelé, sur la Comédie du livre.

Chaque année, c’est bluffant. Bluffant de remarquer le changement radical de posture, de discours, chez ces jeunes. En quelques heures, on voit éclore de futur·e·s journalistes !

Le Webzine est un vecteur de rencontres. Rencontres entre élèves, entre classes, entre niveaux et filières. Rencontres avec des professionnels, des auteurs, des passionnés. Mais aussi une rencontre avec eux-mêmes : leur timidité, leurs petites peurs, leur motivation, leurs ressources insoupçonnées.

Pour l’édition 2019 du Webzine, il est amusant de déceler les tendances parmi les sujets choisis par les élèves. Ils avaient un salon entier, plusieurs milliers d’idées possibles. Mais les groupes ont choisi, sans se concerter, d’enquêter sur la marge. Ces auteurs indépendants ou illustrateurs, dont la place est un peu à part dans le salon. Cette marge où se télescopent les notions de légitimité, de reconnaissance, d’identification à un évènement…

Côté interview, parmi les centaines d’auteurs présents, les « Webziners » ont spontanément choisi deux profils en miroir. L’une, Marie Gloris, est historienne, et a choisi le médium de la BD pour vulgariser son message engagé. Jean-Luc Marcastel, de son côté, enseignait également l’histoire-géo, avant de se tourner vers la littérature de fiction.

Le point commun entre ces deux auteurs : la passion de l’histoire. Celle que l’on apprend dans les livres, mais aussi celle que l’on raconte, par ses mots, ses bulles, ses images.

La nouveauté du Webzine 2019, c’est justement l’arrivée des images. Grâce à une élève photographe, le récit du salon prend une nouvelle forme à la fois humaine et onirique.

Année après année, je me réjouis de la qualité, de la spontanéité et de la fraicheur des écrits des journalistes du webzine. Malgré les contraintes de temps, le constat est toujours le même : l’objectif est atteint, et le résultat dépasse les apparences.

Merci aux services du rectorat de continuer à croire en ce projet unique en son genre.
Merci aux enseignantes qui ont donné de leur temps, pour accompagner tout en délicatesse les élèves.
Merci au musée Fabre pour cet accueil fantastique, ces locaux parfaits.
Et enfin merci aux élèves et leur enthousiasme. Beaucoup de leurs sujets frôlent le niveau professionnel. En un weekend, elles peuvent être fières d’elles.

Longue vie au Webzine !

Gwenaël Cadoret // journaliste

Riad Sattouf : une conférence tout en contraste

Riad Sattouf, auteur de L’Arabe du Futur, animait une master class au Corum. Du moins il en était question : il s’agissait en réalité d’une conférence classique sur son vécu, son parcours autour d’un jeu de questions-réponses… Dans une ambiance un peu gênante.

Riad Sattouf assisUne salle disproportionnée, immense. Des fauteuils très confortables. Bientôt 750 sièges occupés. Tout de suite, on sent que quelque chose d’important se prépare. Normal. Ce 18 mai au Corum, une master class est organisée avec Riad Sattouf et Sophie Pujas, dans le cadre de la Comédie du Livre.

Ce qui frappe, ce sont ces deux petits fauteuils, qui encadrent de façon symétrique une table basse, des micros et deux bouteilles d’eau. L’ambiance est calme, malgré l’empressement dans lequel les personnes sont arrivées, chacun s’assoit en chuchotant. Une musique d’ambiance classique résonne en attendant l’apparition de l’auteur.

Il est en retard. Des employés de la librairie Sauramps installent les livres pour la dédicace. Tout à coup, le silence total se fait, comme avant un concert… La musique de fond s’éteint. Riad Sattouf et la journaliste apparaissent sur scène discrètement. Sans prévenir.

Tout de suite, le contraste est fort entre ces « intrus ». Elle, marchant d’un pas raide trahissant son inquiétude malgré un sourire discret, finit par s’assoir sur le bord de son siège, droite comme un I. À l’inverse, lui est très détendu, marchant tranquillement jusqu’à son siège et s’installant confortablement, les jambes croisées. Les questions commencent. La journaliste a l’air de les connaitre par cœur : même si son ton tente d’être enjoué, sa position trahit une tension extrême. Elle bafouille, rit à moitié, on n’entend pas très bien ses questions, par ailleurs convenues. Pour qui s’est intéressé un peu au personnage, ces questions n’apprendront pas grand-chose.

De son côté, Riad Sattouf joue le jeu et répond à ses interrogations avec énergie, sa petite voix contrastant avec son apparence masculine. Puis, au bout d’une quinzaine de minutes, on sent qu’il s’ennuie un peu, et va commencer à se lâcher, renforçant la crispation de son intervieweuse ! Évoquant une séance de dédicaces, il va imiter une dame âgée. Une imitation très réussie qui ne manque pas de faire rire la salle. Les questions reprennent, Riad semble s’ennuyer de plus en plus, comme le trahit son léger mouvement de pied. Une attitude désinvolte qui semble rendre encore plus nerveuse la journaliste. L’auteur repart sur une nouvelle anecdote accompagnée d’une imitation et fait rire de nouveau la salle. Face à une journaliste qui tente de rire également, Riad Sattouf fait son show.

Arrive le moment de l’échange avec le public. L’auteur semble impatient d’entendre des questions vraiment nouvelles et les écoute attentivement. Il répond à de nombreux enfants qui l’interrogent sur ses livres et son parcours. L’échange est agréable et accentue le contraste avec la journaliste : cette dernière ne semble plus savoir où se mettre, tendue dans son fauteuil. Les blagues fusent encore plus : il joue gentiment des questions maladroites des petits, rendant le public hilare. Le show Riad Sattouf se termine. La dernière réponse est comme un appel au public : tout le monde se lève et, en silence, se précipite vers la scène. Leur objectif : obtenir la récompense finale, une dédicace. Certains attendront pendant deux heures. C’était vraiment la star de cette Comédie du Livre.

Anysia Connes, Laura Salavert, Arianne Vaisse

Le féminisme, c’est un combat vital aujourd’hui

Historienne et scénariste, Marie Gloris est connue pour les bandes dessinées La Guillotine, L’Abolition ou encore Fille d’Œdipe. Rencontre avec une femme engagée.

  • Marie Gloris tenant son ouvrage en mainWebzine : Marie Gloris, vous êtes historienne, et l’on vous retrouve à un stand de BD. Que faites-vous ici ?
  • Marie Gloris : (rires) J’ai été enseignante pendant 15 ans. Être scénariste de bande dessinée, c’est une forme de continuité pour moi, afin de transmettre mes idéaux et ma pédagogie par un support qui me semble beaucoup plus attractif. J’ai commencé en 2011, et j’ai été publiée la première fois en 2012.
  • W. : Il y a un grand décalage entre le métier d’historienne et de scénariste de BD. Pourquoi avoir choisi une telle voie ?
  • M. G. : Le métier de scénariste n’est pas moins compliqué que celui d’historienne ! Ils sont tous les deux très complexes à leur manière. La bande dessinée permet d’apporter plus de légèreté à un propos qu’une thèse. L’historien doit être objectif, dans la bande dessinée, le propos peut être plus libre et subjectif… Même si je me base toujours sur des faits historiques.
  • W. : Vous travaillez souvent en collaboration avec des artistes. Comment cela se passe-t-il ?
  • M. G. : Mes bandes dessinées sont souvent des écrits très personnels. Je fais donc en sorte de travailler avec des gens de confiance. Je contacte des dessinateurs et des dessinatrices avec qui je partage des idées. Mes projets peuvent donc leur plaire. Je prends toujours en compte leurs personnalités, leurs gouts et nos affinités, mais aussi leurs styles graphiques, qui sont souvent assez impactants. Nous faisons en sorte d’avoir le plus d’interactions possible. Je m’occupe du synopsis, du scénario, du découpage, à eux d’interpréter mon travail pour le traduire sous forme de dessins.
  • W. : Ça fait longtemps que vous pensiez à la BD comme moyen d’expression ?
  • M. G. : C’est arrivé presque par hasard dans ma vie ! C’est un médium qui m’a toujours énormément attirée, étant jeune je lisais déjà des BD, et j’en lis toujours ! Je fais partie de la génération marquée par les œuvres franco-belges. Je me sens extrêmement bien dans ce monde. Quand je vois les planches arriver, c’est presque magique. Comme si je redécouvrais mon scénario.
  • W. : Vos scénarios sont chargés de convictions très fortes…
  • M. G. : Je pense qu’on est tous portés par quelque chose. Je suis éprise de justice, et je fais en sorte de le montrer dans mes scénarios. J’ai décidé de retourner le propos et choisi de dénoncer les injustices. Par exemple, pour moi, la peine de mort ce n’est pas la justice, tout comme les violences envers les femmes. Donc je travaille beaucoup autour de ça, en creusant cette idée. La difficulté pour moi est de ne pas me répéter dans ce que je fais.
  • W. : Comment les autres historiens perçoivent votre travail ?
  • M. G. : Je reçois de plus en plus de retours, souvent positifs, sur ce combat que je mène à travers mes BD. J’ai encore beaucoup à apprendre sur le métier de scénariste, donc les critiques constructives m’aident énormément à m’améliorer. Quand on s’attaque à des sujets comme le féminisme ou l’abolition de la peine de mort, il arrive de recevoir des réactions parfois très négatives, mais ça me pousse à continuer mon combat. Les violences faites envers les femmes, le nombre de viols commis chaque année, c’est ça la violence, ce n’est pas écrire des mots dans un livre !
  • W. : Vous êtes donc impliquée dans le combat féministe ?
  • M. G. : Oui. Il s’agit d’un combat majeur. Il y a bientôt quatre ans, nous avons monté le collectif des créatrices de bandes dessinées contre le sexisme. Nous en avions marre du sexisme dans notre milieu professionnel. Nous sommes maintenant 250 au sein du collectif. Nous arrivons de plus en plus à faire bouger les choses, et ne comptons pas nous arrêter en si bon chemin.
  • W. : Donc la bande dessinée est un média qui peut aussi faire passer des messages forts ?
  • M. G. : En effet. La BD est un divertissement et doit le rester. Mais je pense également qu’elle est adaptée pour faire passer des idées complexes avec un support plus léger, pouvant attirer le grand public. Je pense que de moins en moins de gens associent la BD à cette image enfantine. Le public s’est élargi et évolue avec le temps.
  • W. : Pensez-vous qu’il faudrait en faire un outil éducatif ?
  • M. G. : C’est un peu ce que j’essaye de faire à travers mon travail. Je suis ravie de voir de plus en plus de lycéennes et lycéens s’intéresser à mes BD. Ce média permet de renouveler la façon d’apprendre l’histoire, peut-être d’une manière plus attirante pour la nouvelle génération. J’écris afin que mes travaux soient accessibles au plus grand nombre. La Guillotine est un extrait de ma thèse, et les nombreux retours m’ont confirmé que la BD a fait passer les idées que je soutenais d’une manière plus fluide. Le dessin séduit et facilite la compréhension. Certains enseignants utilisent même mes livres dans leur classe. C’est ce que je pouvais espérer de mieux.

Vaimiti Durand, Valérie Verdier, Anissa Abdellaoui

Illustrateurs, les « invisibles » de la Comédie du livre ?

 

L’illustration représente un enjeu important dans la littérature. Les illustrateurs, ces personnages de l’ombre, ont-ils réellement leur place dans un salon littéraire comme la Comédie du livre ? Et quelle est leur place dans la littérature en général ?

 

C’est un paradoxe. Quand on arpente les allées de la Comédie du Livre, ce ne sont pas les textes qui nous interpellent, mais les images. De plus en plus d’œuvres utilisent le dessin pour toucher un public plus large. Cependant, nous avons tendance à porter peu d’attention aux illustrateurs. Quelle est leur place dans la profession ? Pour mener notre enquête, nous avons rencontré cinq illustrateurs, évoluant dans des genres différents : bande dessinée, manga, contes pour enfants…

La place de l’illustrateur dans le salon

Nous avons d’ailleurs pu nous rendre compte que la taille d’un stand et la visibilité de celui-ci sont très variables. Certains illustrateurs sont plus mis en avant que d’autres : ils sont installés au milieu du salon. Joël Cimarron, illustrateur de contes comme Cendrillon et l’Oiseau de feu, a ainsi effectué ses dédicaces dans le chapiteau central. Pour attirer l’attention du public, il portait même un chapeau de pirate !

Est-ce que les relations et le prestige ouvrent les portes et donnent accès aux « meilleurs » stands ? L’illustrateur Greg Blondin confie avoir obtenu une place dans la tente centrale « grâce à Sauramps », un des libraires majeurs de l’évènement.

Mais dans les tentes excentrées, d’autres émettent des critiques sur la disposition et la visibilité des auteurs. « Dans cet évènement, la tente BD est mise à l’écart par rapport aux autres tentes, relatent Cécile Brun et Olivier Pichard, auteurs et illustrateurs de la série Onibi. Seuls les grands noms dédicacent dans l’espace principal, et non le coin BD. Les dessinateurs moins connus sont systématiquement séparés des auteurs de livres. »

La place de l’illustrateur dans la littérature

Couvertures d’albums illustrés

Couverture d’album illustréL’illustrateur semble avoir d’ailleurs une place à part. Même s’il considère la bande dessinée comme « une œuvre littéraire à part entière » Joël Cimarron rappelle que le métier de dessinateur dépasse largement le monde des livres. « Il est quand même difficile d’appartenir à un milieu quand on en côtoie tant d’autres, tels les jeux vidéos ». « L’intégration de la BD dans l’univers littéraire est assez compliquée », complètent Cécile Brun et Olivier Pichard. Cependant, la place de l’illustration dans la littérature est de plus en plus importante. Mais les professionnels se considèrent comme des « électrons libres ». Les auteurs d’Onibi n’ont pas suivi un parcours très commun : ils ont autoédité leur première BD et ont ensuite été contactés par des éditeurs.

Joël Cimarron se sent comme « un technicien au service de la littérature ». Pour Greg Blondin le rôle de l’illustration est avant tout de « mettre en valeur l’écrit ». « Je préfère une BD mal dessinée avec une histoire vraiment bien à une BD qui ne raconte rien ! Ce n’est qu’un emballage cadeau pour ce qu’il y a dedans. L’important c’est le texte. »

Joël Cimarron rajoute que « l’illustration est là pour combler les vides. Il ne s’agit pas de paraphraser, mais de dégager l’image sous-jacente du texte, de lui apporter un plus. »

L’illustrateur du manga Nako, Maxime Masgrau, et son scénariste Tiers Monde, qui sont en train de créer une « école de mangaka », ont un peu de mal avec la notion de littérature. « C’est chaud, parce que littéraire c’est les grands mots, direct, sourit Maxime Masgrau. À la base de notre rencontre, Tiers Monde est un rappeur et moi dessinateur. Il avait besoin de moi pour faire la pochette de son album. On vient plus d’un monde musical. Proposer une œuvre littéraire, c’est un peu bizarre. C’est dur de se situer. »

D’ailleurs, beaucoup font le choix d’être à la fois auteurs et illustrateurs de leurs œuvres. « L’auteur n’a pas de mot à dire sur l’illustration, c’est l’éditeur qui choisit, affirme Joël Cimarron. Ce qui est dommage, c’est qu’il n’y a pas de relation avec l’auteur quand on est illustrateur. »

Il peut être difficile de s’intégrer dans une maison d’édition, relève Greg Blondin. « L’éditeur doit aider, donner son avis, s’impliquer parfois. Or souvent, ils s’occupent des stars et délaissent les autres, que ce soit au niveau de la pub ou de la promo. Cela arrive dans les grandes maisons. Chez les éditeurs à taille humaine, ils font de leur mieux. » Pour lui, le milieu littéraire reste « un peu élitiste ». Une différence avec le monde de l’illustration. « Le dessin touche tout le monde, note Maxime Masgrau. Pas besoin de savoir lire pour comprendre un dessin, c’est un vecteur de sens universel. »

La réalité du métier d’illustrateur

Couvertures de livres illustrés

La plupart des illustrateurs sont en freelance. La durée de production va de six mois à un ou deux ans pour certaines œuvres. Tout marche sous forme de propositions des éditeurs, à partir de textes déjà écrits : si l’illustrateur est inspiré, il signe un contrat.

En général, aucun illustrateur ne refuse une commande. « Je ne peux pas dire non, parce que j’ai tellement le souvenir d’avoir galéré au début », annoncent Joël Cimarron et Greg Blondin. Beaucoup de professionnels confient qu’au départ, « un dessinateur accepte tout ce qui vient », même si cela ne l’intéresse pas.

Dans ce métier, deux situations s’opposent. Les demandes peuvent s’essouffler avec le temps comme elles peuvent devenir trop nombreuses. Greg Blondin nous a confié « déléguer » une partie de son travail à son équipe pour pouvoir finir à temps les contrats. Selon Joël Cimarron la raison de la baisse des demandes est simple : « Il y a de plus en plus de monde sur le marché du dessin et beaucoup de nouveaux talents ». Il peut donc être difficile d’en vivre.

Mais tous confient que la liberté est ce qui les a poussés à faire ce métier. « Les éditeurs nous fixent surtout des dates limites et nous donnent des conseils, et on prend vraiment tous les conseils en compte, mais on est assez libres », selon Maxime Masgrau. Ce sentiment de liberté séduit aussi Greg Blondin : « Dans ce métier il n’y a surtout pas d’horaires ». C’est un avantage et un inconvénient : parfois, les auteurs se laissent un peu aller, et se retrouvent ensuite avec « deux fois plus de boulot ».

En tout cas, Greg Blondin considère qu’être illustrateur est « différent des métiers normaux. Il y a une indépendance et pas de routine. On a quand même de la chance de faire ce qui nous plait. On ne va pas se plaindre. » Un métier difficile où il faut toujours relever des défis, entre les deadlines, le manque ou à l’inverse l’excédent de projets

Laura Salavert, Anysia Connes, Arianne Vaisse

Pour sa première année, le off en demi-teinte

Cette année marque la 34e édition de la Comédie du Livre. Pour la première fois, le salon a mis en place un forum entièrement dédié aux auteurs indépendants. Afin de mieux comprendre en quoi consiste la vie d’écrivain indépendant, l’équipe du webzine s’est rendue sur le forum du off pour discuter avec les créatifs.

Vue sur le forum du off

En arrivant au forum du Off, on découvre un stand un peu mis à l’écart des auteurs édités par de grandes enseignes, placé dans la zone dédiée aux activités pour les visiteurs. Une table ronde est organisée à la va-vite.

Des auteurs et autrices autour d’une tableDes livres posés sur une table« C’est dommage qu’on soit séparés, regrette Séverine Roels, trentenaire à la robe multicolore. On aurait pu être avec les autres auteurs. On est au niveau des ateliers, les gens viennent et ne comprennent pas ce qu’on fait ici. » Leur stand donne en effet une image de zone de repos réservée aux auteurs. Il n’est même pas possible d’acheter des livres !

Cependant, les auteurs nous ont également précisé un peu plus clairement en quoi consistaient leurs conditions pour être présents sur le salon. « On est traités différemment des autres auteurs », pointent plusieurs d’entre eux. « C’est qu’une présentation, on donne des cartes, des marque-pages, on leur explique où ils peuvent trouver les livres du forum », ajoute Simonne L. Pennyworth, auteure de livres fantastiques. Avec ses confrères, elle a donc le sentiment de faire un peu « acte de présence » sur le salon. « Ce qui est marrant, c’est qu’en fonction des auteurs, les organisateurs n’ont pas dit la même chose, reprend-elle. Les conditions sont différentes en fonction du statut de chacun. Moi, je suis autoentrepreneure. On a dit aux autres qu’ils n’ont pas le droit de vendre sans ce statut. Moi, j’ai dû signer une convention avec Sauramps pour qu’ils vendent mes livres ! »

Parmi les 36 auteurs du forum, seuls trois avaient donc le droit de vendre leurs écrits. « Quand j’ai essayé de le dire aux organisateurs, on m’a dit que si je n’étais pas contente, je n’avais qu’à pas venir… », tranche Séverine Roels.

D’ailleurs, lors de notre visite, un évènement plutôt marquant s’est déroulé : une personne de l’organisation a reproché à une auteure de présenter « trop de livres ». Elle aurait dû n’en présenter qu’un ! À la suite de cette intervention, les auteurs nous ont confirmé que c’était une contrainte imposée par l’organisation.

Une organisation controversée

La question qu’on pourrait se poser est de savoir si ces conditions suivent vraiment « l’esprit Comédie du livre ». Marie-France Pellerin regrette la situation. « L’idée d’un salon est de discuter avec un lecteur potentiel, de lui donner envie d’acheter, de lui laisser une dédicace et qu’il reparte avec son livre… Les livres sont un achat compulsif. Le fait de ne pouvoir donner que des cartes de visite diminue l’effet ! » De quoi mettre en colère certaines écrivaines. « C’est peut-être une volonté de la Comédie du livre de nous mettre un peu à l’écart… » s’interroge Severine Roels.

Dans les stands « pros », certains ont accepté de donner leurs avis sur ces conditions plutôt étonnantes. Quand l’auteur de BD Dadou apprend que les indépendants ne peuvent vendre ou exposer plusieurs exemplaires de leurs livres, il s’en étonne. « C’est vrai ? C’est dommage. Si on accepte que de nouvelles personnes se montrent lors du festival, autant que les auteurs puissent vendre. Que les gens puissent repartir avec un livre, c’est mieux. » On constate le même étonnement parmi le public, qui n’est pas forcément au courant de ces contraintes. « Ça me choque un petit peu, c’est assez limitatif… » exprime spontanément une visiteuse de la Comédie du livre. L’écrivaine Jennifer Murzeau, elle aussi dans les stands classiques, trouve même cela « un peu frustrant pour eux ». Le Webzine a tenté d’en savoir plus auprès des organisateurs. Mais, la seule personne qui a pris le temps de nous répondre a eu cette phrase énigmatique : « Je ne peux répondre à cette question avec mon badge autour du cou… ».

Une bonne initiative ?

Des auteurs et autrices autour d’une tableMalgré tout, dans le domaine de la création, la visibilité est une chose essentielle. Ce nouveau stand créé par la Comédie du livre a, selon les auteurs, le mérite d’exister. « C’est une bonne initiative, juge Dadou. Il y a de plus en plus d’auteurs indépendants. C’est bien de montrer qu’ils existent. »

Beaucoup le voient comme une excellente opportunité de toucher un nouveau public. C’est dans ce but que Dominique Minana s’est « battue » pour que ce stand soit mis en place.

Bien évidemment, tous les auteurs indépendants ne sont pas présents sur la Comédie du livre. 36 auteurs ont été sélectionnés par un jury d’organisateurs parmi presque 500 candidats, et répartis sur les trois jours. Huit invités n’ont finalement pas accepté de participer à cause des conditions imposées.

Dans la globalité, les gens semblent partager l’idée que ce forum du off est une bonne démarche de la part de la Comédie du livre. Donner de la voix aux auteurs indépendants permet de créer une notoriété supplémentaire, même si quelques améliorations pourraient être envisagées pour les prochaines éditions. « Pour les années à venir, il faudrait des améliorations pour l’on soit un peu plus près des autres ! » précise Brigitte Prados. « Il ne faudrait peut-être pas que ce soit un off, mais plutôt que ce soit intégré au salon… », ajoutent d’autres visiteurs.

Un métier pas facile

Ce forum permet néanmoins de découvrir la réalité de ces auteurs « à part ». Notre question principale était de savoir si leur indépendance découlait d’une volonté personnelle, ou d’un rejet des éditeurs. Le constat pour tous est le même : envoyer des écrits aux éditeurs coute beaucoup d’argent, et le temps d’attente est long pour recevoir généralement des refus. Et même un projet accepté ne convainc pas forcément les auteurs. « On acceptait de m’éditer, mais pour ça, je devais supprimer toute la partie dédiée au narrateur de mon livre ! » témoigne Dominique Minana, alias Mino Dérive.

Les conditions de travail ne sont pas toujours faciles pour ces créatifs. Ils partagent le même sentiment que les « professionnels » du milieu. « Il y a tellement de choix dans la littérature aujourd’hui, c’est déjà très difficile de sortir du lot quand on est suivi par un éditeur… ». Ces auteurs indépendants nous apprennent que certains d’entre eux ont choisi de se tourner vers des plateformes comme Amazon pour publier leurs livres, et que beaucoup sont obligés de proposer des versions numériques pour pouvoir espérer être lus par un public. Beaucoup ne peuvent se permettre de considérer l’écriture comme un métier dont ils pourraient vivre. « Vivre de l’écriture, c’est surtout un rêve… » explique Patrick Porizi, avant de conclure avec tristesse : « c’est surtout une passion… Ce n’est pas avec des ventes d’une centaine d’exemplaires qu’on peut espérer en vivre. »

Valérie Verdier, Vaimiti Durand, Anissa Abdellaoui

Portfolio : Les auteurs du forum du off

J’ai choisi de photographier les auteurs du forum du off avec leurs livres. Derrière ces mots écrits sur du papier se cache une personne qui travaille tous les jours de sa vie, qui donne son énergie et puise dans son imagination afin d’écrire un livre qui lui ressemble. Je les ai aussi choisis eux car ils ont très peu de visibilité. Leur talent n’est pas assez mis en valeur.

 

Dominique Minana et son livre Griboullis de pensées Matthieu Rolland et son recueil Apocalypses Marie-France Pellerin et son livre Pierre(s)
 
   
  Simonne Penyworth et l’un de ses livres fantastiques, Livre de Kris  
 
Brigitte Prados et son livre Dans L’entre-deux Boby S. C. A. Roels et son livre Aux Flamants-Roses on voit la vie en rose Photographie de l’épouse de Marc Pansu, auteur du livre Mutualisme
     

Éloïse Hernando

Portfolio : Rapports entre auteurs et lecteurs

J’ai choisi de photographier des auteurs ou illustrateurs faisant une dédicace. Pour moi, cela représente le principe de la Comédie du livre : pouvoir rencontrer nos auteurs préférés ou qu’on apprécie, et avoir une trace écrite de cette rencontre. J’ai souhaité capturer certaines dédicaces, que ce soit un mot ou un petit dessin confectionné au moment présent par l’auteur pour un lecteur.

 

Auteur dédicaçant un livre

 

Autrice dédicaçant un livre

Autrice dédicaçant un livre
Un cheval dessiné par François Vincent sur le livre Le Cheval de Gardian Deux ours dessinés par Chloé Malard sur le livre Potiron et Petite Ourse Personnage dessiné par Maryse Lamigeon sur le livre La Carte aux jeux trésors
 
Auteur dédicaçant un livre   Auteur dédicaçant un livre
Dédicace sur le livre Le Feuilleton d’Hermès   Dessin d’un mammouth par François Vincent sur le livre Opération Mammouth

 

Éloïse Hernando

« L’imaginaire, c’est ce qui nous différencie des machines »

Jean-Luc Marcastel est auteur de trente-cinq romans, dont Louis le Galoup et Le Dernier Hiver. Ancien professeur d’histoire, il explique sa manière d’écrire et son point de vue sur la place de l’imaginaire.

Jean-Luc Marcastel

  • Webzine : Jean-Luc Marcastel, êtes-vous un menteur ?
  • Jean-Luc Marcastel : (rires) Est-ce que je suis un menteur ? Oui, je raconte plein de menteries dans mes livres ! Plein de choses qui n’existent pas !
  • W. : On s’explique : vous avez été professeur d’histoire-géographie, un métier qui s’appuie sur des faits réels, et vous écrivez désormais des romans fantastiques…
  • J.-L. M. : En fait c’est plutôt l’inverse qui s’est passé ! J’ai commencé par écrire de petites histoires fantastiques, depuis que j’ai neuf ans. Je n’ai jamais arrêté d’écrire. Mais à un moment donné, il fallait gagner sa vie. Je me suis tourné vers d’autres histoires, un peu plus sérieuses. J’ai enseigné pendant un certain temps. Mais quand je l’ai pu, j’ai arrêté l’enseignement pour raconter mes histoires à moi.
  • W. : Vous écriviez pendant votre carrière d’enseignant. Comment fait-on pour jongler entre monde irrationnel, fantastique et un métier basé sur la réalité ?
  • J.-F. M : Il y a un point commun : quand on parle des temps anciens, on est obligé de se les représenter, de les imaginer. Et puis l’histoire est une fabuleuse source d’inspiration. J’utilise l’histoire, en y mêlant des éléments fantastiques. Dans mon livre Louis le Galoup, même si c’est fantastique et qu’il se passe dans un Moyen Âge alternatif, je décris une vie réaliste. Je me suis servi de mes connaissances en histoire pour créer une France parallèle qui aurait vécu un cataclysme. Après, j’imagine aussi des choses un peu plus loufoques : L’Auberge entre les Mondes, c’est une auberge où l’on croise des créatures venues de mille mondes différents.
  • W. : À l’inverse, dans vos cours d’histoire-géo, est-ce que vous utilisiez les légendes ou l’imaginaire ?
  • J.-F. M : Cela dépendait du programme bien sûr, mais j’adorais parler de l’Antiquité et ses légendes… Mais même en racontant simplement le Moyen Âge, des anecdotes, des faits, des batailles, j’essayais de faire revivre à mes élèves certains moments du passé, de la manière la plus vivante possible. En fait, j’aimais raconter des histoires !
  • W. : Vous avez reçu un grand prix de l’imaginaire. Votre imagination a-t-elle des limites ?
  • J.-F. M : Des limites, je ne crois pas ! Au contraire : il faut de temps en temps que je me retienne. J’ai tout le temps des idées, j’ai en plein à la minute !
  • W. : Jamais de syndrome de la page blanche, vraiment ?
  • J.-F. M : Non jamais. Parce que je travaille énormément avant. Je pars d’une idée, je commence à faire le plan du livre puis je détaille le découpage par chapitre. Quand je commence à écrire un livre, je sais exactement où je vais, et j’ai déjà tout le plan. Le livre est pratiquement déjà écrit au moment où je me mets à l’écrire !
  • W. : Avec le fantastique, vous n’avez pas peur d’aller dans tous les sens ?
  • J.-F. M : Non, je cadre mes histoires. Je sais combien je prévois de chapitres, comment ça va se passer. Des fois, je laisse la place à l’imprévu, car je peux avoir une idée en cours de route. Mais en règle générale je sais où je commence, où je finis, et les étapes par lesquelles je vais passer.
  • W. : Comment fixer des règles à des mondes imaginaires ?
  • J.-F. M : C’est simple : pour toute création imaginaire (science fiction, fantasy…), à partir du moment où l’on se fixe un univers et les règles qui le font fonctionner, on ne doit pas en déroger ! Il ne faut pas en sortir. Tout doit être cohérent. Et je pense que l’imaginaire permet parfois de parler de choses très importantes, plus librement. Je ne pourrais pas évoquer aussi simplement la dictature, le fanatisme, si j’écrivais quelque chose de contemporain. On me dirait « vous êtes contre untel, contre ci, contre ça » ! En me déplaçant dans un monde imaginaire, en mettant le masque du rêve, on peut parler de choses très réelles.
  • W. : Lorsque vous étiez professeur, imaginiez-vous un jour vivre du métier d’écrivain ?
  • J.-F. M : J’ai toujours voulu vivre de ce métier ! C’est sûr, ce n’est pas très très raisonnable au départ… C’est un peu utopique de se dire que l’on va vivre de sa plume. Tous les auteurs qui débutent ont un autre métier à côté. On espère tous en vivre, parce que c’est notre passion. Or on est obligé de la faire passer après notre métier, et souvent on attend d’écrire toute la journée. Imaginez : vous êtes en train d’écrire une histoire, vous avez la suite en tête, mais vous devez attendre pour continuer. C’est un peu frustrant… Après, j’ai eu la chance d’y arriver. Mon premier livre édité, Louis le Galoup, a commencé à marcher. Je me suis dit « on va essayer », et je me suis lancé. Ce n’est pas la fortune, mais aujourd’hui, j’ai la chance de ne faire que ce que j’aime. Pour moi c’est le plus important dans la vie.
  • W. : Est-ce que les personnages de vos romans sont inspirés de votre vie personnelle ?
  • J.-F. M : Bien sûr ! Je m’inspire des gens autour de moi, des gens auxquels je tiens. J’en ai mis en scène dans Louis le Galoup !
  • W. : Pour finir, pensez-vous que l’imaginaire a sa place dans la société, et principalement dans la scolarité ?
  • J.-F. M : Sans imagination on n’avancerait pas ! Je pense que l’imagination a sa place partout, c’est même le propre de l’être humain ! C’est ce qui nous différencie des machines. Les ordinateurs calculent plus vite, mais sont incapables d’imaginer. C’est ce qui fait que l’on peut aller contre la logique. Si l’être humain n’avait pas imaginé, jamais il n’aurait été sur la Lune ! Il fallait être un peu fou pour prendre un bateau et décider de partir en direction de l’Amérique sans savoir s’il y avait autre chose de l’autre côté…

Ariane Vaisse, Anysia Connes, Laura Salavert