Écriv’E.N. : Vies minuscules

« Vies minuscules »

« Si votre vie quotidienne vous parait pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous plutôt, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en convoquer les richesses. Pour celui qui crée, il n’y a pas, en effet, de pauvreté ni de lieu indigent, indifférent. »

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète

Derrière l’apparence, derrière le voile gris de la pauvreté, de la monotonie des jours, il y a quelque chose qui scintille. Les Vies minuscules (Pierre Michon) sont des espaces immenses que l’écriture peut révéler ; Les Petits Riens (Arundhati Roy) peuvent être des cailloux ternes et sans vie mais aussi des façons de jalonner les chemins de l’existence par des actes ténus, modestes, essentiellement créateurs. Oser le regard qui change les apparences, le regard porté sur l’autre et le monde. Oser le geste. Oser les mots qui relient à l’altérité, surtout celle qui dérange car « je est un autre » et que « pauvre de nous » est une lamentation qui nous rassemble dans notre humanité.

À lire

Voici les productions qui ont été retenues par le comité de lecture, sous forme de livre à consulter en ligne, à importer dans une liseuse ou à imprimer.

 

 

 

 

Ce qu’en dit le comité de lecture

Nathalie Angles, Abécédaire

Le parcours d’une vie retracée à travers un abécédaire. On imagine une carrière, en noir et blanc. Et l’offrande ultime en couleurs d’un album coloré, patchwork ou collage… Les lettres sont les pierres qui jalonnent un monde réel ou fantasmé, entre terres et ciels, mers et terres. Depuis les Cévennes, on suit l’envol des flamants, l’or des étangs, l’antique et le moderne, l’Italie au Brésil, l’Espagne au Maroc.

Un regard touchant et poétique sur des lieux, des souvenirs, des rencontres, qui ont jalonné une existence.

Jacques Chabert, On oublierait de les aimer

Et si, un soir, sur la scène du théâtre qui est aussi le monde, un acteur se lamentait, et en son propre nom, parlait pour lui-même ? Et s’il osait rendre son costume de serviteur héroïque et interpeler la salle, le public, tous les gens bien endimanchés et bien assis qui attendent confortablement, chaque soir, tout de lui ? Et s’il fuyait dans ce préambule — vestibule son personnage d’auteur, fatigué d’être sous perfusion, à son service, et qu’il sortait brutalement de son rôle défini en coulisse ? Et s’il nous parlait des mots, de la voix et des gestes qui relient aux autres ? Et si finalement, sans prévenir, il nous parlait d’amour ?

Attention !

Au théâtre ce soir, monologue improbable, auteur désavoué, spectateur moqué, acteur sur terrain glissant et sur théâtre sable — émouvant… !

Le titre nous apostrophe. Les artistes ont besoin de notre amour pour créer. Une sorte de volupté avec le spectateur, proche du plaisir charnel. Sous forme de comédie dans la comédie, l’auteur éclaire la singulière solitude du créateur face au public. Cette peur panique de ne pas être aimé. C’est drôle, mais profond, plein d’humour et d’amour pour le spectacle vivant, le théâtre, face aux pixels de la petite lucarne. L’oralité de l’écriture est parfaite, le ton à la comédie n’attend que l’acteur pour le mettre en bouche.

Grégoire Corbic, Rubrique : Mariages, 2 janvier 1936

Des petites annonces : du courrier du cœur aux cris du cœur ; grandeur et misères des courtisans(e)s. Une belle étude de mœurs !

Des bribes de poésie bien dissimulées dans des brèves à la Félix Fénéon. Des fragments éclectiques, mais qui finissent par produire des jeux d’échos, des alliances désuètes, des ruptures consommées, à l’époque du Front populaire et des congés payés.

Geneviève Di Paco, Vies minuscules

Poème qui en trois strophes invite à faire basculer nos vies minuscules vers une commune destinée majuscule. On y déambule de rime en rime, le lecteur devient funambule et la langue s’amuse, l’amuse, il y revient, rentre dans la bulle. Les vies minuscules ne sont pas si ridicules.

Stéphane Diemer, La Dernière gorgée de thé et autre plaisir infinitissime

La rencontre incongrue entre un homme suant et une femme désirable dans une cafétéria. Ou comment un homme se liquéfie devant une femme qu’il désire… Le narrateur voit une inconnue, la mort récupérer sur une feuille A4 sa sueur grasse et visqueuse. Elle va boire sa sueur puante en décoction. Il en meurt ? Non : il découvre l’intemporabilité, un monde sans temps.

L’auteur a choisi en épigraphe une citation de Georges Bataille qui exhorte à tourner le dos à la vie pour l’infini. Bataille qui rappelle que la poésie doit montrer l’horreur pour savoir l’affronter. Récit pour maniaco — dépressif, dans la pure veine de son Maître, l’auteur se confronte à l’expérience de l’innommable, la puanteur, la sueur visqueuse, la laideur… manque la merde. Il y réussit parfaitement : il nous livre un récit noir qui dérange. Son héros va se détruire tout en se conservant dans un infini, selon la stricte philosophie de Georges Bataille.

Frédéric Miquel, Embarrasser

Une maison accrochée à la colline, à la mémoire et à l’âme, ouverte aux quatre vents et aux éléments, image floue et superposée.

Embarrasser : encombrer, gêner, prendre trop de place. Pourquoi la banale vision d’une ruine, maison jadis vive, mais aujourd’hui (non stérile), envahie par la végétation, va-t-elle embarrasser la mémoire de l’auteur ? Quelle fêlure lui fait-elle redouter et espérer être ouverte aux mille vents dans une heureuse instabilité ? Sa vie serait-elle trop sage, trop bien géométrisée ? Nous ne le savons pas, car si le récit, fort descriptif, nous permet d’imaginer ce cube gris au bord de la route, à chaque lecteur de découvrir dans ses propres fêlures, les tourments de l’auteur.

Frédéric Miquel, Frustrations diluées

Il était dimanche, l’après-midi. Cinéma pour eux ou match de rugby pour lui. Dans ce cas elle le laisserait devant la télé, préférant aller boire un thé avec leur fille. A présent il marche seul vers l’établissement qui l’abrite, elle, atteinte de la maladie d’Alzheimer. La vie d’avant : scènes de films, phases de jeu s’inscrivent en surimpression sur une réalité désespérante.

La fin de vie assumée par une famille, mêlée de compassion, d’amour, devient un poids pour l’autre. Le vieil être souffrant apparait comme un fardeau. Qu’advint-il de l’autre, de celui qui accompagne notre chemin de vie ? Qu’en est-il de l’être vieillissant ?

Frédéric Miquel, Rien de mièvre

Une fraction de seconde et c’est un mot de travers, un petit mot poids plume, agile et pas bien lourd, mais qui n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Rien de mièvre dans cette nuit de disputes, juste un zeste de malice sur un petit nuage aussi léger que volage et c’est une phrase qui passe comme un courant d’air dans un dictionnaire. Il y a toujours un mot de trop dans les vieux couples qui font souvent une maladie de l’étymologie. C’est vrai qu’au royaume des malentendus, les vieux dicos font office de roi.

La haine domestique est au centre de ce texte jubilatoire. Il s’agit de prendre le pouvoir sur l’autre dans le rituel théâtral de la dispute. Au cœur de la mêlée un duel d’êtres gonflés d’égo. La parade du couple se déchaine tandis l’écriture met à nu et déconstruit la montée du conflit de l’intérieur jusqu’à l’esquive finale. On bute sur les mots comme sur l’autre qui menace et révèle nos fragilités.

Bref, chers lecteurs, reprenez votre souffle et vos esprits (asthmatiques, abstenez-vous !) et lisez bien cette phrase passante comme le vent dans les cheveux de l’innocent, cette phrase qui — aux portes des dictionnaires — fera tourner en bourrique les balèzes amnésiques, et coiffera au poteau de la rime… la rancune féminine.

Fréderic Miquel, Une balle dans mon crâne

C’est l’histoire de Kanou, trafiquant nigérian. Il est devenu trafiquant parce que SHELL a pollué sa mer et sa terre nourricières. Il est digne et rêve du sort du blanc narrateur. 

Sur un sujet d’actualité, voici un récit intelligent sur le pillage par l’occident de l’Afrique, qui chasse des hommes de leur terre, générant ainsi des milliers de migrants. Les phrases sont longues, sans respiration, la ponctuation rare, comme s’il y avait urgence pour le narrateur à nous délivrer l’histoire de Kanou, plus esclave de l’or noir que trafiquant, car la misère exploite la misère.. 

Texte de facture intéressante, refusant de séparer le personnage et son narrateur dans l’écriture elle-même. On y sent l’irrespirable, l’indémêlable, les cordes qui les enserrent dans une même histoire complexe. Le lecteur est amené à prévoir une fin qui arrive à point nommé.

Youri Le Jannou, Collage d’affiches et autres textes

Ici, dans ce verger de poèmes, c’est bien l’heure du dégel. Sous les blocs de silence et de glace, les cerisiers sont en fleurs et les murs ont la parole. Sous la lourdeur des décors, c’est la vie qui s’éveille à la douceur du monde. Il y a là quelque chose, presque rien qui avance, comme un train du matin, comme une route en Camargue dans la lumière des phares, comme un piquenique en Bretagne aux airs de godasses qui font la java. À petits pas de nos vies endormies et de nos yeux plombés au cadran de la montre, les soleils du matin s’affichent comme des perles sur nos cheveux défaits. C’est la poésie qui s’agite, qui palpite et qui danse sous les voiles d’un monde où les colleurs d’affiches sont des voleurs d’étoiles au cœur pur des poètes.

On cherche bêtement à comprendre, à trouver un sens, une réalité, comme si on pouvait expliquer Rimbaud. Il faut accepter l’écriture comme un solfège et écouter juste la musique des mots. Pour des oreilles classiques, c’est une musique très originale, loin de l’univers qui nous rassure. Mais on ne lit pas pour être rassuré. Non : littérature et poésie sont là aussi pour nous inquiéter.

Audrey Plévert, L’Humanité

Monologue d’une femme qui à un moment particulier de sa vie tente de transmettre sa propre définition du bonheur à ceux qui l’écoutent. Elle est mise en scène sur un plateau de théâtre dans un décor minimaliste. Accumulation et énumération de bons sentiments, loin de la narration et proche de la liste, dans une logique purement verbale, l’auteure délivre un texte jubilatoire, esthétique et rythmé.

Sophie Raynaud, Capuch’man

Un SDF installé dans une maison délabrée à la sortie d’un village de montagne. La population s’en méfie et même parfois le houspille à coup de paroles méchamment blessantes. Il faut dire que cet homme refuse toute aide, il ne mendie pas, ne laisse à personne l’occasion de se donner bonne conscience ou de s’acheter une conduite. Il préfère, quand vient la nuit, renverser quelques poubelles pour y dénicher une maigre pitance… Un simple bonjour amical et chaleureux va lui soutirer le plus beau des sourires et le monde à nouveau va se remettre en harmonieuse marche. Mais il n’y a pas que ça…

La minuscule vie de Capuch’man est ancrée dans une réalité si proche de notre quotidien qu’il intime à notre cœur d’accueillir l’autre et ses différences. Pauvres de nous de juger, d’ignorer la différence ! Quelle grandeur que de voir l’humanité dans le quotidien d’un marginal !

Nouveaux appels à contribution

Deux nouvelles propositions différentes : l’une d’écriture, l’autre de production plastique.

Pour plus d’informations (autorisation de diffusion, adresse de contact, règlement), consulter le nouvel appel à contribution.

Qui sommes-nous ?

Écriv’E.N., Florilège, et l’Académie du livre sont placés sous l’égide de Stéphane François, délégué académique aux arts et à la culture, Frédéric Miquel, IA-IPR de Lettres, et Marie Gola, chargée de mission DAAC.

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